Assis sur terre, debout au paradis (Jef Pissard)

Résumé :

Fatigué de ce travail de journaliste, de lieutenant de rédaction, d'éditeur, d'écrivain où il faut tout le temps réfléchir, trouver des idées, les réaliser, sans compter la promo derrière, la gestion et tout le reste. Ça fait des années maintenant, et j'en ai marre ! Ajouté à cela : les affres d'une séparation. Il me faut dégager vers une nouvelle vie ; immaculée. Exode loin, en haut d'une montagne, avec mon bas de laine, et recherche d'un travail. Ma femme d'aventure et de ma pré-vieillesse, professionnelle du handicap, me dit « Tu pourrais te proposer dans des foyers d'accueil de personnes handicapées, dans la région ils sont en recherche, ta personnalité conviendrait ». J'envoie des lettres. Je suis reçu. Testé. On me prend en CDD. Mon job : m'occuper en équipes tournantes 24h/24 de douze personnes polyhandicapées. Si je dois faire quelques années ici, à terminer mes quarante années de travail réglementaires, je trouve que cela aurait de la gueule ; au service de l'humain, moi qui ai commencé ma vie professionnelle au service du fric, dans une banque privée. Et c'est ce qui va se passer. Je vais travailler ici trois ans.

Quel travail et quelles rencontres je vais y faire ! Inoubliables ! Vous oublieriez, vous, un homme sans âge (entre quarante et cinquante, mais de seulement quelques années d'âge mental), handicapé comme pas permis, déconneur comme pas permis, et qui se faisant emmené à l'hôpital pour détresse respiratoire fait comprendre aux ambulanciers qu'il veut qu'on lui mette le 'Pin Pon' parce que ça l'amuse !? Et que de coups comme cela et autres, ils nous ont fait nos semblables dissemblables !
J'ai été un touriste appliqué à leur service. Et, petit à petit, l'envie revenant, j'ai fini par prendre des notes avec l'intention d'écrire un livre.

Le voici ! Je suis heureux de l'avoir commis. J'aimerais qu'il se lise et qu'il se diffuse. Pourquoi ? En principal pour faire connaître ces douze personnes extra-ordinaires dont je me suis occupé. Et pour faire connaître le harassant travail du valeureux personnel soignant...

 

Mon avis :

Quand l’auteur, qui a exercé dans un établissement pour adultes handicapés, nous narre son quotidien, celui de ses collègues et des résidents, l’émotion est garantie.

Ni facilité, ni misérabilisme, un regard lucide mais empreint d’humanité sur la réalité du handicap (des handicaps, car la plupart des résidents sont atteints de plusieurs pathologies).
La dépendance qui en résulte se manifeste dans chacun des actes du quotidien, même les plus simples. Ou quand manger, se déplacer, se laver, devient un défi et nécessite une aide extérieure.
Ajoutons à cela les fréquents troubles psychologiques, et on découvre les challenges que relèvent les personnels aidants dans cet environnement médicalisé. Il faut parfois expliquer, ruser, négocier, pour obtenir l’adhésion des personnes. Accepter aussi des fonctionnements que l’on ne comprend pas. Faire avec. Faire au mieux. Parfois une blague, un geste anodin déclenche la peur ou le rejet. Ou au contraire l’hilarité et le bonheur. On apprend, on avance au quotidien.
Ce sont des équipes au complet qui peuvent se réunir pour se pencher sur le cas d’un résident, mettre en place des stratégies collectives, partager leurs expériences. On suit ainsi, comme un fil rouge, le cas de Nelly, une patiente qui donne du fil à retordre à l’équipe par ses « éruptions » d’un genre particulier.

La psychologie est omniprésente. Il faut apprendre à comprendre chacun, anticiper, éviter les crises, faire en sorte que « tout roule ». C’est d’autant plus difficile que la plupart des résidents fonctionnent selon une logique qui leur est propre et qu’ils n’ont que peu ou pas du tout l’usage de la parole : quand ce moyen d’échange et de compréhension disparaît, ce sont d’autres modes de communication qui doivent se mettre en place, par les gestes, le regard, le rire… Apprivoiser chacun des résidents, comprendre son mode de fonctionnement, ses spécificités. Tout cela en continuant de faire respecter les règles de vie nécessaires, dans le respect de chacun.
S’adapter, tout le temps, doser entre patience et autorité, bienveillance et fermeté. En sachant que ce qui fonctionne un temps ne fonctionnera pas toujours, qu’une recette qui fonctionne avec un résident ne marchera pas avec un autre. Et que chaque résident ne se comporte pas de la même manière selon le membre du personnel qui s’occupe de lui.

Tantôt empreint d’humour, tantôt brut, livré « à chaud » comme un journal intime, ce récit est aussi une rencontre avec des personnalités marquées (bien matérialisées par les épithètes attribués aux résidents dans le récit).
Des liens se créent forcément, l’affect est là. Difficile, quand on partage le quotidien et l’intimité des résidents (souvent avec bien plus de proximité que leurs propres familles) de ne pas se réjouir de leurs moments de bonheur, de ne pas souffrir des décès qui se produisent fatalement. Résidents, aidants, soignants, forment une communauté qui partage des moments forts, heureux comme les fêtes ou les anniversaires, ou au contraire tragiques comme les décès.
Le dernier chapitre, onirique et particulièrement émouvant, donne tout son sens au titre.

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